Communicanda II - 2003-2009 
 

 


Communicanda 2

La RÉDEMPTION

4 juin 2006
Solennité de la Pentecôte

Introduction

Mes chers confrères,

Car le Seigneur dispose de la grâce et, avec largesse, du rachat!
(Ps. 130, 7)

1.    C’est un immense défi de partager avec vous ces réflexions sur le thème de la Rédemption. Je dis cela, non seulement parce que c’est difficile et exigeant. La tâche est intimidante, car parler ou écrire sur la Rédemption c’est toucher au cœur même de la foi chrétienne et, évidemment, au centre qui donne la vie à la Congrégation elle-même. Au cours de l’année dernière, plusieurs confrères ont partagé leur opinion sur ce sujet et m’ont offert une richesse de notes et de suggestions. Les membres du Conseil Général ont travaillé durement et longtemps pour rédiger leur propre contribution et ils m’ont demandé d’écrire la version finale. À tous, ma reconnaissance: c’est à vous que revient le mérite de la profondeur et de la sagesse théologique de ce document. Mais, en fin de compte, j’assume la responsabilité d’avoir tout mis ensemble d’après la perspective pastorale de mon office. Cela veut dire aussi que j’accepte la responsabilité de tout appauvrissement des contributions initiales et des autres imperfections que vous pourriez y trouver.

L’urgence ressentie par les membres
du XXIIIème Chapitre Général

2.    Ce fut le XXIIIème Chapitre Général d’octobre 2003 qui décida la rédaction de ce Communicanda. À ce moment-là, je fus frappé par le sens d’urgence exprimé par les capitulaires quand ils considéraient les défis que les Rédemptoristes devaient affronter pour vivre leur charisme à travers le monde. Ils insistèrent sur le besoin de réfléchir sur les dimensions vitales de notre vocation afin de répondre fidèlement à ces défis. Vous vous rappelez comment ils pressèrent la Congrégation de porter une attention particulière à la qualité de notre dévotion apostolique au Rédempteur. La foi en Jésus notre Rédempteur est la phrase clef qui devint la raison dominante de notre choix (sur le thème du sexennat). Ils déclarèrent fermement leur conviction fondamentale. Nous savons d’expérience que, si nous gardons nos yeux fixés sur Jésus, alors peu importe les orages autour de nous, nous ne périrons pas. [1] Le thème du sexennat, Donner nos vies pour la Rédemption abondante, acquiert de cette perspective une sérieuse signification, car la situation du monde exige de nous une consécration et une conviction plus grandes. La qualité de notre dévouement apostolique au Rédempteur modèle la façon de vivre le charisme qui nous a été confié.

3.   Les membres du Chapitre ont découvert un besoin urgent pour nous d’approfondir notre compréhension de la Rédemption afin d’affermir le fondement même de notre engagement religieux ainsi que le caractère dynamique de notre réponse missionnaire aux défis du monde. Je pense que les capitulaires ont compris que les Rédemptoristes n’ont pas toujours bien pris conscience du fait que notre appréhension de la Rédemption a changé. En effet, nous sommes peut-être si occupés ou distraits ailleurs que nous ne pensons pas profondément – ou pas du tout – comment Dieu agit avec le monde. Sans cette réflexion, l’évangile que nous prêchons risque de devenir ni «bon» ni «mauvais»! Ainsi les capitulaires demandèrent qu’un Communicanda soit écrit sur la Rédemption. Ce travail devient urgent «étant donné que les nouvelles découvertes anthropologiques et les nouvelles connaissances du monde et de notre foi demandent un éclaircissement du concept et de son contenu. Ce Communicanda devrait offrir aux Rédemptoristes les éléments nécessaires pour discerner sa signification et revitaliser la vie apostolique». [2]

4.        La revitalisation de notre vie apostolique comme le but de notre réflexion est un élément clef de la décision du Chapitre. Les capitulaires rappellent la compréhension fondamentale de la vie Rédemptoriste comme vie apostolique, un terme technique qui a une signification précise dans nos Constitutions: la vie apostolique qui embrasse à la fois et une vie spécialement consacrée à Dieu et l’œuvre missionnaire (Const.1). Loin de tout dualisme, le charisme de notre Congrégation nous appelle à une unité fondamentale dans tout ce que nous sommes et dans tout ce que nous faisons. La spiritualité, la vie communautaire et le travail pastoral, ne sont pas des éléments séparés qui composent notre vocation. L’étude et le travail théologique et pastoral font aussi partie de ce tout dynamique. Chaque dimension de notre vie est entrelacée harmonieusement, représentant ensemble notre mission unique dans l’Église. En clair, toute réflexion sur la Rédemption fait partie de ce processus et devrait approfondir et affermir nos vies entières.

5.    Il est évident qu’un traitement systématique de la Rédemption dépasse la nature et le but d’un Communicanda. Aussi ce document ne prétend pas être une présentation complète. Il ne prétend pas non plus traiter toutes les questions cruciales connexes. La réflexion sur un thème si fondamental tel que la Rédemption doit être un processus toujours en marche, partagé par toute la Congrégation, et inclure les autres membres de la Famille Rédemptoriste. C’est une tâche que nous devons accepter comme faisant partie de notre vie personnelle et communautaire. De plus, il me semble que chaque unité et chaque région est appelée à contempler la notion de Rédemption partant de son contexte historique particulier et de ses expressions culturelles.

Les Chapitres Généraux précédents nous ont aidés à tisser étroitement les thèmes d’identité, de spiritualité et de mission. On peut trouver beaucoup de profit à retourner à ces propositions. Vous pouvez aussi recueillir quelques fruits en relisant à nouveau les Communicanda précédents qui traitent les thèmes de notre spiritualité, le témoignage de notre vie communautaire, la solidarité et l’apostolat. Ces documents fournissent l’arrière-plan et le contexte de cette réflexion sur le thème de la Rédemption. [3]

Le rôle essentiel de la métaphore

6.    Avant de réfléchir sur la Rédemption, nous avons besoin de considérer le type de langage que nous emploierons. Dans la Parole de Dieu et au cours de l’histoire de l’Église, un nombre de métaphores ont été employées pour parler de la Rédemption. Ce fait comporte des implications importantes. Une métaphore est une figure de style où un mot ou une phrase dénotant littéralement une certaine chose ou une idée est employé à la place d’une autre pour suggérer une ressemblance ou une analogie entre elles. Les métaphores sont essentiellement des symboles et une sérieuse confusion survient quand les métaphores sont comprises littéralement ou indépendamment. Une métaphore ne peut être prise comme la déclaration exhaustive d’une vérité donnée. De plus, dans un discours ou une réflexion, les métaphores peuvent exprimer une ou plusieurs dimensions d’une réalité et d’une vérité théologique. Cependant, une métaphore d’elle-même ne peut contenir la totalité d’une réalité ou d’une vérité. L’usage de plusieurs métaphores pour parler de la Rédemption illustre comment aucune d’entres elles ’est totalement adéquate.

7.    De plus, nous ne pouvons pas perdre de vue le fait que la façon dont parle l’Écriture de la Rédemption est conditionnée par différents contextes culturels, sociaux et religieux. Les diverses expressions employées ne doivent pas être considérées contradictoires mais comme des efforts pour rendre compréhensible la vérité de la foi. Par exemple, dans saint Paul, nous trouvons l’usage des catégories hébraïques de culpabilité et d’expiation. Luc et les lettres pastorales, d’autre part, font appel à une manière de pensée hellénique. Le premier but des textes bibliques était de proclamer le mystère de Jésus le Christ et le mystère de la Rédemption de manières qu’ils fussent compréhensibles par des communautés spécifiques. Une approche respectueuse de la parole de Dieu révélée devrait nous encourager à n’épargner aucun effort pour rendre le message de la Rédemption compréhensible dans les multiples contextes culturels et historiques où la Congrégation évangélise aujourd’hui.

8.    Quelques façons de parler sur la Rédemption, qui sont fortement influencées par une piété enthousiaste mais inadéquate, peuvent nous conduire ou même nous empêcher de donner une réponse adéquate aux problèmes du jour. Notre propre pratique pastorale et notre prédication nous rendent conscients des déficiences de certaines interprétations et approches. Beaucoup de notre service missionnaire peut être orienté à corriger certaines perspectives théologiques qui ont égaré ou même asservi le peuple de Dieu.

9.    Ce Communicanda ne veut pas être un commentaire théologique destiné à éclairer tous les problèmes. Au début de notre conversation, il suffit de nous rappeler que l’histoire de la théologie et de l’évangélisation est marquée par la recherche d’un langage qui va nous aider à parler de la Rédemption. La recherche a conduit les missionnaires à méditer constamment sur le mystère de la Rédemption et à chercher des métaphores pouvant servir à la proclamation d’une telle Bonne Nouvelle. Ce serait merveilleux pour la Congrégation d’avoir un forum où les membres de la famille Rédemptoriste pourraient partager cette réflexion continue qui deviendrait ainsi une occasion de nous enrichir mutuellement grâce aux perspectives venant de nos diverses régions.

1.  Puiser à notre propre puits

10.  Les Rédemptoristes ont une manière instinctive et pastorale de comprendre et d’annoncer la Rédemption, malgré les différences théologiques et culturelles entre eux. Cette compréhension qui nous vient de saint Alphonse et peut être retracée dans notre tradition spirituelle et pastorale. Nous n’épargnons aucun effort pour aider les gens à comprendre que la Rédemption est toujours l’initiative de Dieu qui nous aime d’une manière telle que l’imagination humaine peut à peine le concevoir et désire notre amour en retour. Dans notre ministère, la Rédemption est proclamée à la fois comme délivrance du péché et comme appel de Dieu à vivre en relation d’amour avec Lui. Généralement, nous sommes connus pour être proches du peuple, surtout des pauvres les plus abandonnés. La miséricorde généreuse, le pardon et la réconciliation, sont les caractéristiques de notre ministère. Tout comme Jésus qui invitait les gens à changer leur esprit et leur cœur, notre prédication traditionnellement inclut un appel insistant sur la conversion. Nous soulignons l’apostolat du confessionnal car la célébration de ce sacrement offre au peuple une expérience tangible de la Rédemption. La plupart des Rédemptoristes mettent une connexion essentielle entre Rédemption et les exigences d’une justice sociale, le respect des droits de l’homme et une appréciation pour l’intégrité de la création.

11.  En gros, les Rédemptoristes comprennent la Rédemption en accord avec la proclamation par Jésus de la Bonne Nouvelle. Cette proclamation offre le Salut à tous, avec une option préférentielle pour les pauvres. Parmi les déclarations du magistère sur la Rédemption, le Pape Paul VI a peut-être, dans son Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi, résumé le contenu de la proclamation de Jésus d’une façon qui parle aux cœurs des Rédemptoristes, précisément à cause de sa perspective pastorale, surtout son insistance sur le besoin de conversion:

Le Christ annonce le salut, ce grand don de Dieu qui est libération de tout ce qui opprime l’homme mais qui est surtout libération du péché et du Malin, dans la joie de connaître Dieu et d’être connu de lui, de le voir, d’être entre ses mains. Tout cela a commencé durant la vie du Christ et est définitivement accompli par sa mort et sa résurrection. Mais il doit être patiemment conduit au cours de l’histoire, pour être pleinement réalisé au jour de l’Avènement définitif du Christ, dont nul ne sait quand il aura lieu, sauf le Père.

Ce règne et ce salut, mots clefs de l’évangéli-sation de Jésus-Christ, tout homme peut les recevoir, comme grâce et miséricorde, et pourtant chacun doit les conquérir par la force – ils appartiennent aux violents, dit le Seigneur, par la fatigue et la souffrance, par une vie selon l’Évangile, par le renoncement et la croix, par l’esprit des béatitudes. Mais, avant tout, chacun les conquiert moyennant un total renversement intérieur que l’Évangile désigne sous le nom de «metanoia», une conversion radicale, un changement profond du regard et du cœur. [4]

12.  Pour un Rédemptoriste la manière de connaître la Rédemption commence avec saint Alphonse. Bien différente de notre époque, la société dans laquelle Dieu appela Alphonse de Liguori à annoncer la Rédemption abondante présentait d’énormes défis. Il vécut lors d’un changement d’époque très important, le point crucial de transition de la société médiévale au meilleur des mondes des Lumières. Alphonse prit conscience des pauvres les plus abandonnés qui trop souvent étaient oubliés dans les priorités politiques, économiques et culturelles de son temps. En même temps, il prit conscience de son propre besoin de conversion s’il voulait répondre fidèlement à l’appel de Dieu.

Plusieurs de ses contemporains se sont trouvés éloignés de Dieu à cause des images inadéquates de Dieu qui leur étaient présentées et du légalisme opprimant de la spiritualité et de la moralité. Alphonse combattit ces distorsions de l’Évangile grâce à une robuste pratique pastorale, imprégnée d’un esprit de discernement acquis dans la prière et la contemplation. Sa prédication de la Rédemption toucha le cœur des gens qui en étaient venus à penser Dieu au mieux comme éloigné et indifférent, ou pire, comme un cruel tyran.

13.  Pour Alphonse, toute la vie chrétienne est centrée sur Jésus et son œuvre de Rédemption. Si nous voulons comprendre la perception spirituelle de notre fondateur, je pense que le point critique n’est pas sur la Rédemption comme une catégorie abstraite mais sur la personne du Rédempteur. Pour Alphonse, une approche christologique est indispensable, car c’est le Rédempteur qui révèle la Rédemption. Le Rédempteur représente la vraie nature de Dieu dans toute sa plénitude. Qui est Dieu? Que pense Dieu des êtres humains? Alphonse unit sa voix à celle de Jésus dans l’Évangile de Jean: «Dieu, en effet, a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui» (Jn 3, 16-17).

Le Rédempteur est l’amour même, qui désire toucher et transformer chaque être humain afin que tous puissent trouver le vrai bonheur et leur épanouissement. Jésus est venu pour que tous «aient la vie et qu’ils l’aient en abondance» (Jn. 10, 10). Cependant, n’épargnant aucun effort pour aimer et être aimé, le Rédempteur «s’est dépouillé de lui-même», d’abord dans l’incarnation et ensuite dans la mort, même jusqu’à la «mort sur la croix». Le choix du Rédempteur par le moyen d’une kénose absolue veut détrôner toutes les fausses images de Dieu en brisant le mur de l’orgueil humain, le soupçon sur Dieu et le plan de Dieu pour nous.

Le mystère de la Rédemption n’est pas que nous devenions dignes de Dieu mais plutôt que, dans le Christ-Jésus, Dieu nous rende digne de lui-même (Col. 1, 12-14; Ep. 1, 3-14). Cette compréhension du désir de Dieu de transformer les êtres humains en amour est un élément important de la vision d’Alphonse. La Rédemption devient le libre abandon d’une personne en émerveillement et gratitude à l’amour de Dieu qui est donné dans le Christ Jésus par le moyen de l’Esprit.

14.  Une compréhension du Rédempteur comme la compassion de Dieu qui s’exprime dans la kénose influence la promotion par Alphonse des dévotions traditionnelles de son temps. La crèche, la croix, l’eucharistie et Marie, sont ensemble des expressions des profondeurs du mystère du Rédempteur. L’incarnation montre l’engagement compatissant de Dieu pour l’humanité dans l’amour donné librement et sans condition. Sur la croix nous contemplons un amour qui ne connaît pas de limites dans le don de soi ou dans la capacité de pardonner. Dans l’eucharistie, l’humanité reçoit le don ultime de l’amour: le Seigneur ressuscité qui choisit de demeurer pour toujours parmi ses bien-aimés comme une source de grâce transformante et de force pour la communion. Marie est honorée par Alphonse comme le canal à travers lequel coule la rivière de la grâce voulue par le Père dans le Rédempteur.

15.  Pour apprécier sa compréhension de la Rédemption, la perspective d’où nous devons lire saint Alphonse est celle des «abandonnés», qui sont obligés par la société ou même par l’Église de vivre en marge. C’est le point de vue qui colore les stratégies pastorales d’Alphonse et aussi conditionne de façon indélébile sa réflexion théologique. Sa vision pour la congrégation est aussi grande qu’on peut l’imaginer, puisque son point de référence est la mission toute entière de Jésus. Pourquoi Dieu est-il devenu homme en Jésus-Christ? Dans la réponse à cette question Alphonse trouve aussi la raison d’être de son Institut. Il découvre dans le quatrième chapitre de l’Évangile de Luc une sorte de «déclaration de mission» de Jésus, un résumé du sens et de la signification de toute sa vie. La perspective théologique d’Alphonse est ici profondément pastorale et missionnaire:

Celui qui est appelé à la Congrégation du Très Saint Rédempteur ne sera jamais un vrai disciple de Jésus-Christ, ni ne deviendra jamais un saint, s’il ne tend pas vers l’objectif de sa vocation et n’a pas l’Esprit de l’Institut, qui consiste à sauver les âmes, les âmes des plus destitués de secours spirituel, tels que les pauvres dans la campagne. C’était la vraie raison pour la venue du Rédempteur, qui a dit de lui-même: L’Esprit du Seigneur…m’a oint pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres. [5]

Alphonse établit un lien clair entre la personne de Jésus et la Congrégation: il se trouve dans le pourquoi de la venue du Rédempteur.

La mission des Rédemptoristes est d’amener le peuple au point crucial de la vie chrétienne: l’amour de Dieu qui est vigoureusement révélé dans Jésus-Christ. Au centre de la vie et du ministère de la congrégation se situe le mystère même de la Rédemption. Nous Rédemptoristes nous sommes nés dans le cœur d’un ardent disciple de Jésus, qui brûlait de zèle pour la Rédemption de tous avec une préférence particulière pour les pauvres abandonnés.

16.  A travers Jésus, l’amour rédempteur du Père atteint chaque personne individuellement. Dans la perspective d’Alphonse, l’amour de Dieu n’est pas prêché d’une façon abstraite mais avec des histoires qui montrent l’amour personnel de Dieu envers chacun et invite de la part de chacun une réponse de conversion. La transformation du monde se fait par le changement de cœur de chacun et par l’obéissance au plan divin révélé en Jésus. Comme êtres humains, nous avons aussi un besoin fondamental d’appartenir, de faire partie d’un plus large projet qui nous porte au-delà de nos petits univers personnels. L’amour rédempteur de Dieu apporte un changement dans nos relations, nous unissant comme communautés dans l’Église (Const. 12), qui nous confie la mission de communiquer aux autres l’amour que nous expérimentons dans le Rédempteur.

17.  Alphonse discerna comme sa propre vocation de continuer le travail de Jésus Rédempteur en prêchant la Bonne Nouvelle aux pauvres les plus abandonnés. Sa mission était de rester en solidarité permanente avec eux. Sa propre expérience de Dieu était intimement liée à cette compréhension. Il écrivit aux communautés de Scifelli et de Frosinone en 1774:

Assistez les âmes, mais surtout les pauvres, les paysans et les plus abandonnés. Rappelez-vous que Dieu evangelizare pauperibus misit nos en ces jours qui sont les nôtres. Gravez ceci fermement dans vos cœurs et cherchez Dieu seulement parmi les pauvres abandonnés si vous voulez plaire à Jésus-Christ. [6]

18.  Alphonse n’essaya pas d’amener les abandonnés à l’Église. Au contraire, il apporta l’Église à ces peuples qu’elle avait oubliés. Saint Alphonse répétait avec emphase que son Institut consciemment choisit d’établir ses maisons au milieu du peuple pauvre. Je présume que ce choix n’est pas voulu, simplement pour rendre possible aux pauvres de profiter de nos services. Alphonse savait qu’être avec les pauvres changerait ses compagnons, tout comme les chevriers et les bergers l’avaient changé lui même pour toujours.

II.  Aux prises avec le Mystère aujourd’hui

19.  Dans la première partie de cette lettre, j’ai essayé d’identifier quelques éléments que je considère importants pour une approche Rédemptoriste de la Rédemption. Ces points peuvent nous enraciner solidement dans une tradition qui continue de nourrir notre vocation missionnaire. Mais ces racines doivent s’enfoncer dans un sol nouveau aujourd’hui. On peut dire que nous nous trouvons à la fin de la période historique qui était juste sur le point de prendre une forme concrète durant la vie d’Alphonse. La fin d’une période et le commencement d’une autre présentent de nouveaux problèmes, de nouveaux soucis, de nouvelles questions et de nouvelles opportunités.

20.  Si notre réflexion sur la Rédemption ne veut pas finir simplement comme un exercice théorique, il est essentiel de regarder le monde dans lequel nous vivons et où nous travaillons. C’est seulement si nous voulons conserver cette attitude attentive face à la réalité que nous pourrons discerner les questions que le peuple se pose avec anxiété et découvrir en elles comment Dieu se révèle réellement et comment il fait connaître son plan (cf. Const. 19). Cette même Constitution, s’inspirant de l’audacieuse doctrine du Deuxième Concile du Vatican, engage les Rédemptoristes à révéler «la nature de la Rédemption qui embrasse tout». [7] Pour une grande partie du monde, la Rédemption est une catégorie insignifiante. En effet, la crise aux multiples aspects du Christianisme peut – et probablement devrait – être réduite à un dénominateur commun de nature sotériologique, la perte de son actualité salvifique. Le christianisme a diminué sa capacité de signifier le salut. Et l’Église n’est plus l’Église si elle ne peut plus apporter le salut. On peut retourner l’axiome de saint Cyprien: extra salutem nullus christianismus. [8]

21.  Ainsi cette réflexion est une tâche fondamentale – mais elle n’est jamais facile – parce que notre monde est continuellement en changement. Aujourd’hui on découvre que le changement culturel est accéléré et profond, amenant certains à dire que nous vivons dans un changement d’époque et non simplement dans une époque de changements. Les catégories séculaires de pensée et d’interprétation sont limitées dans leur capacité à nous aider à comprendre ce qui arrive. Le monde se demande s’il y a réellement des points fixes de référence ou de valeurs absolues. Alors que le capitalisme exerce toujours une forte attraction, la désillusion sur les institutions actuelles, la chute des idéologies et le manque d’espoir dans un meilleur avenir promis par la modernité, semblent se répandre. La capacité de l’humanité de détruire augmente, amenant plusieurs à se demander: «Quel est le sens de tout cela? Qui nous sauvera de nous-mêmes?»

Recherche de sens et soif de spiritualité

22.  Dans certaines parties du monde aujourd’hui, le peuple, tout en refusant d’obéir à toute dénomination, se sert néanmoins du langage religieux pour exprimer sa recherche du sens de la vie. Un sociologue contemporain décrit la situation de l’Europe de l’Ouest comme «croire sans appartenir». [9] Vous pouvez découvrir un ardent désir pour quelque chose de plus dans la vie, une recherche de sagesse, un intérêt dans de nouvelles formes de spiritualité, une passion pour la justice, une appréciation de la beauté et de la valeur essentielle des relations interpersonnelles. Les confrères qui étudient soigneusement les courants contemporains dans la littérature, le cinéma, l’art et la musique, perçoivent dans ces expressions culturelles une persistante recherche d’une expérience appelant la Rédemption. Les différentes expressions de la religiosité populaire manifestent une faim et une recherche semblables.

23.  Un besoin de Rédemption s’exprime également par des cris muets et des désirs secrets. Il s’entend dans l’incapacité et la frustration des marginalisés, des exclus et des soi-disant «nouveaux pauvres». Une perception très répandue de la fragmentation de la vie moderne, où les divers aspects de la vie semblent complètement déconnectés les uns des autres, provoque aussi un réel malaise et un vague espoir de secours. Anxieux, solitaire et souffrant, le peuple dans toutes ses couches ressent vaguement que «quelque chose manque», il doit y avoir une meilleure manière de vivre.

24.  Ce désir vers «quelque chose de plus» peut être anesthésié ou même étouffé. On s’arrange pour vivre avec un sens réconfortant d’auto-suffisance, ne ressentant aucun besoin de changer quoi que ce soit. On doit se demander jusqu’à quand une existence stérile, isolée et apparemment égocentrique, peut satisfaire le cœur humain affamé.

25.  Même s’il est vrai que bien des gens ont faim d’une sorte de Rédemption, ce besoin ne conduit pas nécessairement à la recherche d’un rédempteur. Souvent l’homme cherche une réponse dans une sorte d’auto-Rédemption, songeons à la panoplie de programmes auto-suffisants sans aucune connexion avec un rédempteur. L’homme cherche également à se libérer des inquiétudes de la vie moderne par le folklore, la magie et la superstition.

Réalité du péché et du mal

26.  L’expérience du mal est très forte dans l’histoire humaine. Nos confrères des Indes, du Sri Lanka, de la Thaïlande, de la Nouvelle-Orléans et plus récemment, d’Indonésie, peuvent témoigner de la destruction dramatique causée par un mal impersonnel, déchaîné par les forces de la nature et devant lesquelles l’humanité recule désemparée. D’autre part, nous ne connaissons que trop bien la malice du péché personnel, qui menace de nous séparer de Dieu et des autres et qui est source de sérieuses répercussions dans nos communautés et dans notre société. Au-delà des choix imparfaits des individus, nous constatons aussi la cruauté produite par les structures sociales qui engendrent l’injustice et la mort, même lorsque des personnes bien intentionnées les dirigent. Le luxe de quelques nations engendre de façon bien réelle l’appauvrissement des autres. Une guerre s’engage pour des motivations nouvelles: soit comme un instrument de terrorisme, soit comme une attaque préventive au nom de la paix.

27.  Les résultats de la globalisation à tous les niveaux (économique, social, politique, culturel et technologique) sont ambigus. D’une part, il y a la promesse d’un monde nouveau offrant des chances innombrables. Mais le prix en est une inégalité croissante entre les nations ainsi que de nouvelles catégories de pauvreté. Des individus, des communautés et des nations entières sont sans force en face des structures globales d’injustice. Je me souviens d’un évêque Rédemptoriste me disant que, laissé à lui-même, son pays offre très peu d’espoir. Avec ses ressources naturelles épuisées par la colonisation et une mauvaise administration, son pays actuellement n’a rien à produire pour le nouveau marché global et sa survie elle-même dépend principalement d’une solidarité plus intense entre les nations.

28.  Lors de sa dernière visite au camp d’extermination de Auschwitz-Birkenau, le Pape Benoît XVI s’efforça pour parler avec cohérence sur le mal perpétré en ce lieu et le Saint-Père lui-même s’interrogea sur le «silence de Dieu». [10] Un traitement en profondeur du problème du mal et du péché dépasse certainement les objectifs de ce Communicanda. Mon propos est que le mystère du mal doit être affronté dans notre réflexion ainsi que dans notre prédication, si nous voulons être fidèles à la Révélation et dignes de la confiance du peuple. Une analyse limpide sur nous-mêmes et sur notre monde, menée de pair avec une appréciation reconnaissante et imbue de foi de la révélation de Dieu en Jésus, nous conduit à nous émerveiller avec saint Paul: «là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé!» (Rm 5, 20). Peut-être que la plus importante proclamation de l’Évangile est d’annoncer avec conviction que Dieu est vivant, même dans un temps comme le nôtre.

Signes et témoins du Royaume

29.  Ce monde, divisé, brisé et blessé, où des millions d’hommes doivent endurer d’horribles souffrances, est toujours le monde que Dieu aime, le monde auquel et pour lequel Il envoya son Fils. Deux mille ans après la mort et la résurrection de Jésus nous pouvons demander: sa mission a-t-elle fait une différence? Devant le mystère du péché et du mal, mais conscients de l’initiative de Dieu, nous sommes appelés à la contemplation, un effort qui essaie de voir comme Dieu voit afin d’agir comme Dieu agit.

30.  L’Instrumentum Laboris pour le XXIIIème Chapitre Général présente une liste de défis, les nommant signes de la présence du Royaume et signes d’absence du Royaume. Le document insiste particulièrement sur les défis pour l’évangélisation posés par le sécularisme, le post-modernisme et la globalisation. Il a bien saisi la situation que la Congrégation affronte dans le monde et le besoin de découvrir les moyens les plus efficaces pour devenir témoins de la Rédemption abondante. [11]

31   Un regard contemplatif sur notre monde nous conduit à découvrir les forces qui militent contre le royaume de Dieu, telles qu’une culture de mort qui valorise la puissance, le plaisir et les possessions jusqu’à la déshumanisation, l’esclavage et le déplacement radical de sociétés entières. La proclamation de la Rédemption abondante est un appel à voir ce monde brisé d’un point de vue contemplatif qui nous permet de découvrir les voies de l’Esprit. Nous apprenons à reconnaître la présence des signes de la Rédemption qui nous permettent de continuer avec espérance et détermination. Si nous avons l’audace de demander si la mission de Jésus fait une différence dans notre monde, alors nous avons aussi besoin de courage pour assumer un état de contemplation et permettre que l’Esprit promis par Jésus nous guidera à la vérité toute entière (Jn 16,13).

III.  Auxiliaires, compagnons et serviteurs
       de Jésus-Christ dans la grande œuvre…

32.  Permettez-moi de tenter de résumer ma réflexion menée jusqu’ici. Notre discussion commença avec l’affirmation que les Rédemptoristes ont une manière particulière de comprendre l’action salvifique de Dieu en Jésus-Christ. Cette vision est fondée sur l’expérience de Dieu qui forma la pratique pastorale d’Alphonse de Liguori. Nous n’avons pas tenté de traiter des moyens traditionnels avec lesquels la théologie dogmatique a présenté la Rédemption, non pas parce que ce débat n’a pas d’importance, mais plutôt parce que le Chapitre Général souhaitait que la présente communication puisse servir comme un instrument de discernement et contribuer à revitaliser la vie apostolique de la Congrégation. [12] Dans ce but, j’ai essayé d’ancrer la réflexion dans l’expérience de notre Fondateur. Alphonse a compris le Rédempteur comme la révélation de la compassion illimitée de Dieu pour l’humanité. Cet amour de compassion amena Dieu à la kénose, Dieu qui se dépouille de lui-même pour la vie du monde, avec une préférence particulière pour les pauvres. La logique d’Alphonse est la même que celle de la Lettre aux Philippiens: Dieu n’épargna aucun effort pour vaincre nos cœurs (Ph 2, 5-11).

Nous apportons la perspective spirituelle d’Alphonse à notre mission de proclamer la Rédemption abondante au monde contemporain. Cette mission demande de nous un regard de contemplation quand nous essayons de percevoir les forces qui militent contre le Royaume de Dieu et de discerner les signes de Rédemption qui nous permettent de continuer notre mission avec espérance et détermination, ce qui inclut la lutte contre tout ce qui rend esclaves les hommes et les femmes.

Comme Alphonse, nous sommes appelés à la conversion qui nous permet de participer au dynamisme de la compassion et de la kénose de Dieu. «Donner nos vies pour la Rédemption abondante» c’est entrer intimement et d’une façon permanente dans la mission de Jésus-Christ qui «est la grande œuvre de la Rédemption» afin de prêcher la Parole du salut aux pauvres (cf. Const. 2). Dans cette dernière section du Communicanda, j’aimerais suggérer quelques conséquences pour la Congrégation aujourd’hui.

Le Centre, c’est Jésus-Christ:
avec Lui il y a une abondante Rédemption

33.  Afin de témoigner de l’abondante Rédemption à l’intérieur de l’inspiration charismatique d’Alphonse de Liguori, nous n’avons pas le choix sinon celui de renforcer notre vie avec le Rédempteur. Puisque notre Fondateur a uni notre propre raison d’être fondamentale à Jésus-Christ, la mission de Jésus est la mesure avec laquelle nous jugeons la nôtre. Nous devons être convaincus que croire en Jésus-Christ c’est espérer comme il espérait, que suivre Jésus-Christ c’est continuer et prolonger dans l’histoire sa mission, aimer comme il aima, au point de donner nos vies ; le suivre c’est permettre d’être saisis par lui et par la cause de sa vie. [13] Alphonse nous invite à redécouvrir le Dieu de Jésus-Christ, un Dieu qui aime passionnément l’humanité; un Dieu qui entend le cri des pauvres et qui ne reste pas insensible devant l’injustice. Dieu s’est révélé comme Bonne Nouvelle pour les pauvres, afin que les être humains soient remplis de la plénitude de Dieu (Ep 3, 19), parce que le Christ s’est dépouillé de lui-même en solidarité (Ph 2, 5-11).

34.  Ainsi, la proclamation de la Rédemption abondante dans la tradition Rédemptoriste, n’est pas, d’abord et avant tout, la présentation de formules à croire ou de codes de morale, mais c’est une invitation à une relation personnelle avec un Dieu passionné, un Dieu d’amour qui a besoin d’être aimé en retour. Pour Alphonse les enjeux sont considérables. Une de ses prières déplore que le monde «est plein de prédicateurs qui se prêchent eux-mêmes [et non pas Jésus-Christ], alors que l’enfer est rempli d’âmes». [14] Mais avec une insistance qui met en question notre vieille réputation de prédicateurs de feu et de soufre, Alphonse prétend que les conversions fondées sur la peur d’une punition divine ne durent pas. Ainsi, durant les missions, la principale tâche de chacun et de tous les prédicateurs est d’enflammer les auditeurs d’un saint amour. [15] Même si nous n’usons plus d’un langage sulfureux pour captiver l’attention de notre auditoire, nous pouvons encore nous demander si notre prédication n’est pas devenue insipide ou superficielle dans son contenu. Employons-nous toute la créativité et la passion à notre disposition pour prêcher Jésus-Christ le Rédempteur dans un langage que le peuple, spécialement les pauvres abandonnés, soit capable de comprendre aujourd’hui?

35.  La mission de la Congrégation n’est pas quelque chose que nous nous sommes donnée nous-mêmes. Elle ne peut pas non plus s’expliquer ni se justifier de l’intérieur, sociologiquement, psychologiquement ou anthropologiquement, parce que ses origines sont en-dehors d’elle. Dieu est l’origine même et la source de la mission et de son pouvoir. C’est son plus profond mystère, d’où la Congrégation tire vie, force et vision. Aussitôt que la mission commence à justifier sa raison d’être de façon différente, i.e. socio-politiquement ou culturellement, elle perd son authenticité. Si notre mission perd son centre en Jésus-Christ, sa lumière s’éteindra et elle deviendra insipide; ce sera comme un sel qui n’est bon à rien et qu’on doit jeter.

36.  Je crois que la reconnaissance de la mission de la Congrégation dans le mystère de Jésus-Christ comporte d’importantes conséquences pour nous. D’abord cette identification devrait provoquer une admiration réelle et le respect pour notre vocation comme «auxiliaires, compagnons et serviteurs de Jésus-Christ dans la grande œuvre de la Rédemption» (Const.2), parce que nous partageons une impulsion qui trouve son origine dans le mystère de la Sainte Trinité. La planification pastorale, qui doit porter attention aux buts, aux objectifs, aux plans d’action et à l’évaluation, devrait aussi être le fruit d’une prière de contemplation, de méditation et de lectio divina, parce que nous traitons de choses saintes et non pas simplement de principes d’administration.

37.  Quand nous essayons de rendre plus évidente par le don de nos vies l’impulsion divine vers toute l’humanité, nous ne devons jamais cesser de rechercher et de questionner. Il n’y a pas de place pour la satisfaction égocentrique et bourgeoise ou pour de la complaisance dans notre vocation. Vous rappelez-vous l’histoire que saint Alphonse raconte sur un certain ermite qui un jour rencontra un prince dans la forêt? Le prince lui demande ce qu’il faisait là? L’ermite répondit en lui demandant: «Monsieur, que faites-vous dans ce lieu désert?» Quand le prince répondit qu’il était à la chasse des animaux sauvages, l’ermite ajouta: «Et moi je suis à la chasse de Dieu» et continua son chemin. [16] S’il est vrai que plusieurs de nos contemporains sont à la recherche du divin ou, au moins, de quelque sens ultime à leurs vies, imaginez le puissant témoignage de notre travail pastoral et de notre vie communautaire comme des lieux où les hommes sont à la recherche de Dieu!

La conversion à la compassion
qui se manifeste dans la kénose

38.  Mgr. Pedro Casaldáliga nous invite à penser aussi avec nos pieds. C’est-à-dire qu’éventuellement notre réflexion devrait se traduire en action en accord avec nos plus profondes valeurs. Si nous voulons saisir comment Alphonse comprend le Rédempteur et son œuvre salvatrice, nous devons toujours inclure le peuple, spécialement les pauvres abandonnés. Comme nous l’avons vu, notre Fondateur identifie sa Congrégation avec la mission de Jésus, qui est venu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. La Constitution 5 rappelle ce rapport, en notant que «l’évangélisation proprement dite, avec cette option en faveur des pauvres, est notre raison d’être dans l’Église et la pierre de touche de notre fidélité à l’appel reçu».

39.  Alphonse n’avait pas simplement une appréciation théorique du lien particulier entre le Rédempteur et les plus abandonnés. Son premier biographe a saisi en des termes dramatiques comment notre Fondateur «pensait avec ses pieds» - même quand de fait il chevauchait un mulet! Dans une description pathétique de son exode de Naples en 1732, Alphonse est décrit comme faisant à Jésus un sacrifice total de cette ville et de sa gloire afin de vivre et de mourir dans la campagne, entouré de paysans et de bergers illettrés. [17] Commentant cet événement, Théodule Rey-Mermet souligne que le commencement de notre Congrégation fut d’abord et avant tout la mort et la renaissance d’un homme: «le distingué gentilhomme napolitain n’existait plus et un pauvre homme parmi les pauvres prit sa place». [18] Le langage pascal employé pour interpréter l’exode d’Alphonse est instructif, surtout quand nous évoquons la rencontre qui a provoqué la décision d’Alphonse, comment au début de l’été 1730 la vue des pauvres abandonnés sur les hauteurs de Scala l’a changé pour toujours. Mu de compassion, Alphonse assuma le même «esprit» que Jésus-Christ et s’est dépouillé lui-même (cf. Ph 2, 5b). Alphonse reconnut sa propre vocation dans la compassion et la kénose du Fils de Dieu. L’histoire de Jésus devint l’histoire d’Alphonse.

40.  Depuis 1732, des milliers de Rédemptoristes sont entrés dans la même dynamique, permettant que l’histoire de Jésus devienne la leur aussi. Les confrères comme le Bienheureux Nicholas Mykolay Charnetskyi et le Bienheureux Dominik Methodius Trčka ont vécu la kénose dans son sens ultime, «acceptant même la mort» pour le bénéfice de la mission. Bien que moins dramatiques, mais non moins précieuses, sont les innombrables histoires d’amour désintéressé qui ont marqué l’histoire de notre Congrégation: missionnaires qui, par leur profession religieuse, n’ont épargné aucun effort pour arriver à la donation totale d’eux-mêmes (Const. 56).

41.  Je crois que la Congrégation est appelée aujourd’hui à exprimer l’inspiration charismatique d’Alphonse dans un processus dynamique de solidarité. La solidarité est compassion, parce qu’elle nous engage à la lutte historique des pauvres et des faibles de ce monde et nous unit avec ceux qui sont abandonnés et sans espoir. La solidarité nous appelle à accorder «une attention particulière aux pauvres, aux humbles et aux opprimés» puisque «leur évangélisation constitue le signe de l’action du Messie» (Const. 4). Jésus ne choisit pas seulement de s’identifier d’une façon particulière avec les marginalisés (Mt 25, 40), mais, dans son incarnation et son mystère pascal, Dieu exprime une solidarité radicale et irrévocable avec les êtres humains.

42.  La solidarité évangélique qui engage la Congrégation envers les pauvres, les humbles et les opprimés, trouve son expression concrète dans notre communauté. Les derniers Chapitres Généraux ont insisté sur le fait que la communauté Rédemptoriste est elle-même une proclamation de la Bonne Nouvelle. C’est la tente que Dieu plante parmi les pauvres abandonnés afin de communiquer sa compassion. Mais notre vie commune exige aussi la kénose. Car «cette communauté n’est pas simplement cohabitation matérielle; elle est, en même temps, communion d’esprit et d’amour fraternel» (Const. 21).

43.  L’invitation du dernier Chapitre Général de penser à la restructuration de la Congrégation est un appel à la conversion pour une Rédemption abondante. [19] Il n’est pas difficile de voir la restructuration comme une sorte dépouillement de soi. La réflexion sur cette question est un refus de s’attacher avec entêtement à la gloire du passé ou d’accepter avec complaisance les limitations du présent. Au contraire nous cherchons de nouvelles formes de solidarité afin d’exprimer la compassion de Dieu pour les pauvres abandonnés. Cette démarche semble précaire et exige cette sorte de foi et de courage qui ont mu Alphonse à laisser Naples derrière lui et à avancer vers un avenir incertain, armé seulement de la certitude que Dieu le guidait.

44.  Continuons cette démarche avec espérance, une espérance qui ne déçoit pas, parce l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné (Rm 5, 5). Nombreux sont ceux qui attendent de nous un signe d’espérance, comme le Pape Jean-Paul II le rappela au XXIIIème Chapitre Général. «Si vous annoncez avec joie et cohérence la copiosa redemptio, vous susciterez ou vous fortifierez l’espérance évangélique dans le cœur d’une multitude, en particulier chez ceux qui en ont le plus besoin, étant marqués par le péché et ses conséquences néfastes». [20]

45.  Nous ne pouvons pas perdre de vue le fait que nous sommes des pèlerins qui partagent une promesse et un rêve. La solidarité, que Dieu a établie dans le Rédempteur, agit déjà dans une sorte de lutte eschatologique, ainsi notre vision n’est pas bornée par les limites du temps présent et nous rejetons le cynisme ainsi que les illusions. Dieu refait toutes choses nouvelles et nous sommes appelés à travailler ensemble en tenant nos yeux fixés sur un ciel nouveau et une terre nouvelle promis dans le Christ.

Nos compagnons de voyage

46.  Marie, la mère du Rédempteur et notre Mère du Perpétuel Secours, marche avec nous et affermit notre espérance. Elle est un modèle de compassion et d’amour désintéressé. Elle s’est jointe à la prière anxieuse des apôtres au moment de la naissance de l’Église. Je pense que nous devons compter sur sa présence aujourd’hui au cœur de notre Congrégation alors que nous cherchons à comprendre et à annoncer l’œuvre rédemptrice de son Fils.

47.  Que l’exemple de saint Paul et des apôtres, que la consécration d’Alphonse et de tous nos Saints et Bienheureux Rédemptoristes enflamment notre zèle. Nous prions que l’extraordinaire fidélité des confrères qui sont passés avant nous affermisse notre courage, alors que nous aussi nous luttons pour donner nos vies pour la Rédemption abondante.

48.  Au nom du Conseil Général, je réitère mes vœux les plus cordiaux et fraternels pour vous tous. Nous avons une place tout à fait spéciale dans nos cœurs pour les Moniales Rédemptoristines et pour tous les autres religieux et laïcs qui partagent notre mission, nous nous souvenons surtout des jeunes du monde entier, déjà prêts et désireux de suivre Jésus en annonçant la Bonne Nouvelle aux pauvres.

Dans le Très Saint Rédempteur

Joseph W. Tobin, C.Ss.R.
Supérieur Général

La langue originale est l’anglais.



[1] XXIIIème Chapitre Général de la Congrégation du Très Saint Rédempteur, Message, Orientations, Décisions; Message du Pape Jean Paul II, Rome: Curie Générale; cf. Message, 1-6.

[2] Orientations, 7.3.

[3] Grâce au bon travail du Secrétariat Général et de l’Office des Communications, tous les Communicanda du Gouvernement Général depuis 1985 peuvent maintenant être trouvés en sept langues à www.cssr.com.

[4] Paul VI, Evangelii Nuntiandi, 9-10.

[5] Consideratione XII: Del zelo della salute delle anime che debbone avere i religiosi”, in Considerationi per coloro che son chiamati allo stato religioso.

[6] Tannoia IV, 44: Aiutate le anime, ma specialmente I poverelli. I rozzi ed i più abbandonati. Ricordatevi che Dio evangelizzare pauuperibus misit nos in questi tempi. Imprimetevi bene questa massima; e cercate solo Iddio nei poveri abbandonati, se volete dar gusto a Gesù-Cristo.

[7] Gaudium et Spes, nn. 11, 22, 41.

[8] Javier Vitoria Cormenzana, “Heartened by the Sounds of a Delicate Silence”, in Concilium (2005), p.125.

[9] Grace Davie, Religion in Modern Europe: A Memory Mutates, pp. 3, 12, etc.

[10] Benoît XVI, Adresse au camp d’Auschwitz, Auschwitz-Birkenau, 28 mai 2006.

[11] Cf. XXIIIème Chapitre Général, Instrumentum Laboris, (Rome 2003, nn. 5-8).

[12] Cf. XXIIIème Chapitre Général, Orientations, 7.3.

[13] Cf. Domingo Moraleda, CMF, Symbolic and Messianic Role of Consecrated Life, in SEDOS vol. 37, no.11/12 (Rome; November-December 2005), 2005/178.

[14] Selva di materie predicabili ed istruttive, 242.

[15] Foglietto di cinque punti…nelle Missioni, n. 1.

[16] Pratique de l’amour de Jésus-Christ, II, 8.

[17] A.M. Tannoia, Della vita ed Istituto del Ven. S.di D. Alfonso M. de Liguori, (Napoli 1798, vol 1, p. 66: “Accertato Alfonso della volontà di Dio, si anmò, e prese coraggio, e facendo a Gesù Cristo un sacrifico totale della Città di Napoli, si offerse menar i suoi giorni dentro proquoi, e tugurj, e morire in quelli attorneato da’Villani,e da’ Pastori”.

[18] St.Alphonsus Liguori: Tireless Worker for the Most Abandoned, (New York: New City Press, 1989).p. 259.

[19] Communicanda 1: Appelés à donner nos vies pour la Rédemption abondante, (Rome: 2004), 43.

[20] Message du Pape Jean Paul II au XXIIIème Chapitre Général, 6.